LA BOMBE ET LE VOTE

04 – Nous dansions sous la bombe


Extrait de La Bombe et le Vote — Jean-Marie Bruyère

En 1964, j’avais sept ans. Les premiers missiles Pershing venaient d’être livrés en Europe de l’Ouest. En 1983, au plus fort de la crise des euromissiles, j’avais vingt-six ans, sous les Pershing II et les SS-20.

Deux blocs se regardaient en chiens de faïence, chacun avec assez de mégatonnes braquées sur l’autre pour effacer plusieurs fois toute trace de vie sur le continent — et nous, pendant ce temps, nous dansions.

Je n’ai pas appris cette histoire dans les livres. Je l’ai vécue, comme des millions d’autres, sans bien mesurer, sur le moment, ce qui se jouait au-dessus de nos têtes. Nous n’avons pas découvert la menace nucléaire à l’âge adulte. Nous avons grandi avec elle. Puis nous sommes entrés dans la vie au moment où la tension nucléaire atteignait son paroxysme. La crise avait commencé quelques années plus tôt, presque sans bruit : les Soviétiques avaient profité des failles d’un vieux traité pour installer, chez eux, des fusées d’un genre nouveau, les SS-20, capables de frapper l’Europe entière sans même sortir de leurs frontières. L’Occident avait mis deux ans à répondre. Fin 1979, à Bruxelles, l’OTAN avait pris ce qu’on a appelé plus tard la  » double décision  » : négocier le retrait de ces fusées, et, si ça ne suffisait pas, installer à notre tour des Pershing II et des missiles de croisière sur le sol européen. Le compte à rebours était lancé, et on le savait très bien.

On ne nous cachait rien, d’ailleurs. Les journaux en parlaient, les chancelleries s’écharpaient, les rues se remplissaient. À l’automne 1983, l’Europe entière est descendue dans la rue — des centaines de milliers de personnes en Allemagne, aux Pays-Bas, en Italie, au Royaume-Uni. Nous, en France, on était plus tièdes, trente ou quarante mille tout au plus dans les cortèges : on avait notre propre bombe, notre propre fierté.

La France, à cette époque, allait bien. Pas parfaitement, pas sans crises ni sans grincements — mais elle avançait, portée par un élan qu’on ne questionnait même pas. On sortait d’une décennie de bouleversements sociaux profonds, les libertés s’élargissaient un peu plus chaque année, les radios libres avaient éclaté sur la bande FM comme autant de voix nouvelles, et il y avait dans l’air cette conviction diffuse, presque enfantine, que le monde nous appartenait parce qu’on avait vingt ans, ou un peu plus, et que rien, jamais, ne viendrait vraiment nous arrêter.

Notre jeunesse a été somptueuse. Elle l’a été parce qu’on a eu cette chance rare : une liberté d’esprit totale, sans grille, sans permission à demander à personne pour penser, aimer, partir, recommencer. On changeait de vie comme on changeait de disque. On prenait la route sans destination fixée, on croisait des inconnus qui devenaient des amis pour une nuit ou pour toujours, et cette précarité-là, loin de nous inquiéter, nourrissait notre appétit. On avait l’insouciance comme une évidence, presque comme un droit acquis — et cette insouciance elle-même reposait sur une certitude tranquille : tant qu’on gardait cet état d’esprit, tant qu’on continuait d’avancer, de créer, de s’aimer et de se battre pour ce en quoi on croyait, rien de mauvais, rien de vraiment désagréable, ne pouvait sérieusement nous atteindre. L’avenir était devant nous. Il nous appartenait. Personne n’aurait songé à le mettre en doute et c’est pour ça qu’on était forts, confiants en nous-mêmes.

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Qu’est-ce qui distingue ceux qui ont vécu les années 80 des jeunes générations qui les regardent comme un âge d’or ? Lire le livre…