LA BOMBE ET LE VOTE

Everllence : affaire d’État


Extrait de La Bombe et le Vote — Jean-Marie Bruyère

L’affaire Everllence, ancienne MAN Energy Solutions et héritière de la SEMT Pielstick, révèle une contradiction majeure de la coopération européenne de défense : la France affirme que sa dissuasion nucléaire est souveraine et sans partage, mais elle accepte qu’un maillon industriel important pour la disponibilité de ses sous-marins puisse passer sous contrôle financier étranger.

Il ne s’agit pas d’un sujet périphérique. Le site Everllence de Saint-Nazaire assemble les moteurs Pielstick, des moteurs diesel de haute puissance issus d’une longue histoire industrielle française. Ces équipements comprennent les diesels employés comme groupes électrogènes de secours sur les sous-marins français, à côté de leur propulsion principale. Selon les informations publiées, ces groupes équipent l’ensemble de la flotte sous-marine française, donc les sous-marins nucléaires d’attaque comme les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins.

La portée stratégique est immédiate. Un SNLE – Sous-marin Nucléaire Lanceur d’Engins – n’est crédible que s’il est disponible, sûr et capable de prendre la mer pour accomplir une patrouille. Les diesels de secours ne sont pas des éléments de confort : ils participent à la sûreté électrique du navire, à sa capacité de gérer une avarie et à sa disponibilité opérationnelle. Sans capacité durable à fabriquer, maintenir, requalifier et remplacer ces équipements, il ne peut y avoir de garantie absolue sur la permanence à la mer de la Force océanique stratégique. Or cette permanence est le socle de la crédibilité de la dissuasion française.

Mentionner ce seul aspect de cette transaction impactant notre force de dissuasion nucléaire est encore faible, et c’est ce que nous vous proposons d’observer, presque dans le détail.

Everllence ? En quoi cela me concerne-t-il ?


La question est légitime. Voici la réponse.

Ce que vous venez de lire — les diesels de secours, les SNLE, la permanence à la mer — n’est qu’un seul aspect de la transaction. Il est déjà grave. Mais l’affaire Everllence promet d’être une affaire d’ampleur si les pouvoirs publics refusent de l’examiner avant la fin 2026.

Car laissez la mécanique suivre son cours, et dans quelques années, pour armer nos sous-marins nucléaires d’attaque, nous serons peut-être dans l’obligation de solliciter l’avis de Washington. Il en irait de même pour la flotte entière de la Marine nationale.

Nous aurions laissé entrer le loup dans la bergerie. Nous serions alors comme ces pays qui ont acheté des F-35 américains : des appareils cloués au sol, faute d’une mise à jour logicielle qu’un autre que nous tient entre ses mains.

L’essentiel, désormais, est de poser les bonnes questions, de chercher et de dénicher les éléments de réponse. De scruter ce brouillard où se mêlent et s’entremêlent intérêts industriels et intérêts d’État, stratégie à long terme et ambitions de puissance. Les cartes du pouvoir sont en train de se dessiner — peut-être sans nous.

À moins que les Français ne s’emparent du sujet.